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Que s'est-il passé à Ansacq en 1730?

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Map_commune_FR_insee_code_60016.pngVoici une histoire tombée dans l'oubli mais hautement curieuse qui eut pour théâtre au XVIIIème siècle la petite localité d’Ansacq. Celle-ci est située dans le département de l’Oise, à 23 km à l’est de Beauvais et à 54 km au nord de Paris. Aujourd'hui, elle compte environ 280 habitants, c’est-à-dire à peu près autant qu’il y a 300 ans, au moment des faits. 

Le phénomène eut lieu précisément en 1730, et pas une fois mais à trois reprises au moins !

Cette année-là – nous sommes sous le règne de Louis XV – le village d’Ansacq va être le témoin d’un extraordinaire événement qui demeure inexpliqué à ce jour. Il aura lieu dans la nuit du 27 au 28 janvier 1730, puis se reproduira dans la nuit du 9 au 10 mai, et enfin le 31 octobre, entre neuf et dix heures du soir, toujours en 1730.

Le curé de Saint-Lucien d’Ansacq va s’investir longuement dans cette histoire et va mener une véritable enquête "à la X-Files". Treuillot de Stoncourt, c’est son nom, est un homme d’Eglise, docteur en théologie, de mentalité plutôt sceptique. Les superstitions, la magie et autres fariboles, ce n’est pas son truc. Mais il n'ignore pas que ses ouailles ont été élevées dans la croyance que les sorciers, le sabbats et les manifestations diaboliques font partie de notre réalité. 

Ansacq.jpgLe prêtre va cependant prendre le temps de rencontrer les témoins, de les interroger longuement et de réunir leurs récits. Dérangé par l’étrangeté du phénomène et l'évidente sincérité de ses paroissiens, il rédige une sorte de « procès-verbal » et l’envoie au Mercure de France, l’une des grandes revues sérieuses de l’époque. Son texte sera publié en décembre 1730. Et c’est grâce à lui que cette histoire étrange nous est parvenue.

Alors que raconte notre curé de Saint-Lucien d’Ansacq ?              

Durant ces nuits-là, en janvier, en mai et en octobre 1730, un grand nombre de témoins, dignes de foi, affirment avoir entendu dans le ciel «une multitude prodigieuse comme de voix humaines de différents tons, grosseurs et éclats, de tout âge, de tout sexe, parlant et criant toutes ensemble, sans néanmoins que ces particuliers aient pu rien distinguer ce que ces voix articulaient ».

Le prêtre ajoute dans son rapport que parmi cette confusion de voix, certaines poussaient des "cris lugubres et lamentables, comme des âmes en peine", d’autres des cris de joie, comme si des gens s’amusaient. Et plusieurs témoins affirment avoir clairement distingué les sons de différents instruments de musique s'ajoutant au tintamarre.

Voici quelques témoignages édifiants parmi la bonne quinzaine qu’a recueilli le prêtre. D’abord celui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, du laboureur Charles Descoulleurs et de son frère François, qui revenaient de Senlis. Ils n’étaient arrivés que vers deux heures du matin près du parc d’Ansacq. Ils s’entretenaient de leurs affaires lorsqu’ils furent "interrompus par une voix terrible, qui leur parut éloignée d’eux d’environ vingt pas ".

A ce moment-là, une autre voix semblable à la première répondit de l’autre extrémité du village et, sitôt après, d’autres voix se firent entendre entre les deux premières. Charles Descouleurs a raconté qu’il n’a pas pu comprendre leur jargon mais qu’il a clairement reconnu «des voix de vieillards, de jeunes hommes, de femmes ou de filles et d’enfants, et parmi tout cela les sons de différents instruments».

Ansacq_(60),_GR_124_à_l'ouest_du_village_1.jpgPour lui, certains des sons venaient de très haut dans le ciel, d’autres étaient à hauteur d’homme, quelques-uns semblaient même sortir de sous la terre. Les deux hommes étaient des campagnards, familiers des bruits nocturnes de la nature et, clairement, ce n’étaient pas des cris d’oies sauvages, de canards, de hiboux, de renards ou de loups.
Ce vacarme a duré une bonne demi-heure et les deux frères avaient du mal à s’entendre en parlant très fort.
Puis, selon eux, tout s’est arrêté par "une salve d’éclats de rire, comme s’il y eût eu trois ou quatre cents personnes qui se missent à rire de toute leur force ". Il faut préciser que ce soir-là, les deux frères étaient à jeun.

On pourrait néanmoins se dire qu’ils ont halluciné, mais la même nuit, Louis Duchemin, un marchand de gants, et Patrice Touilly, un maître maçon, qui se rendaient à Beauvais pour y être à l’aube, se trouvèrent vers deux heures du matin au-dessus de la côte opposée à celle où étaient les frères Descoulleurs à la même heure.
Et eux aussi entendirent le même boucan, au point que, saisis de peur, ils songèrent à revenir sur leurs pas. Sauf qu’il aurait fallu passer à l’endroit où ces voix se faisaient entendre, donc, peu rassurés, ils préférèrent poursuivre leur voyage en s’en éloignant. Ils entendirent ce qu’on allait nommer plus tard la « troupe aérienne » pendant une demi-lieue de chemin, deux bons kilomètres donc, de plus en plus faiblement ensuite.

Un autre Descoulleurs, Claude, ancien pensionnaire de feu le duc d’Orléans, entendit le bruit au mois de janvier. Mais, je cite encore le curé, « comme il faisait froid, il ne s’était pas levé. (…) Le bruit était si grand et si extraordinaire que quoi qu’il fût bien enfermé, il n’avait pas laissé d’être effrayé et de ressentir dans toutes les parties de son corps un certain frémissement, en sorte que ses cheveux s’étaient hérissés ".
Au mois de mai, le même Descoulleurs entendit encore les bruits qui l’éveillèrent en sursaut : "Il s’était levé sur-le-champ, mais, tandis qu’il s’habillait, la troupe aérienne avait eu le temps de s’éloigner, en sorte que quand il fut dans sa cour, il ne l’avait plus entendue que de loin et faiblement ".
Claude Descoulleurs a comparé le bruit à celui produit par la foule dans une foire, dans les halles de Paris un jour de grand marché ou encore celui qu’on entend dans les salles du palais avant l’audience, avec, en plus, les sons des violons, des basses, des hautbois, trompettes, flûtes, tambours, etc. Comme un énorme brouhaha avec des notes de musique.

Alexis Allou, le clerc de la paroisse d’Ansacq, lui, crut qu'un incendie s'était déclenché dans le village d'Ansacq. Il s’est levé précipitamment puis, prêt à sortir, il a entendu "passer devant sa maison une multitude innombrable de personnes, les unes poussant des cris amers, les autres des cris de joie, et parmi tout cela les sons de différents instruments", il fut saisi d’un frisson de peur et a préféré se recoucher.

Ansacq_(60),_Grande_Rue_1.jpgOn dispose aussi des témoignages similaires des laboureur Nicolas de La Place et Nicolas Portier, et du garçon marchand Antoine Le Roi, qui ont raconté, je recite le curé d’Ansacq : "le bruit était si grand et si affreux que leurs chiens qui étaient couchés dans la cour pour la garde de la maison, en avaient été tellement effrayés que, sans pousser un seul aboiement, ils s’étaient jetés à la porte de la chambre de ladite maison, la mordant et la rongeant comme pour la forcer, l’ouvrir et se mettre à couvert".

Le curé d’Ansacq mentionne encore de nombreux témoignages qui concordent tous et surtout il avoue sa perplexité. Il n’a aucune explication à avancer pour ce phénomène extraordinaire et donc voudrait bien en obtenir une. Il écrit : "Serait-il possible que tant d’oreilles eussent été enchantées, pour ainsi dire, pour croire entendre ce qu’elles n’entendaient pas ? C’est ce que je ne saurais jamais m’imaginer…»

Ce qui est intéressant, c’est qu’après la publication du texte du prêtre, un homme de lettres ayant une charge dans la justice de la ville voisine de Clermont racontera que lui aussi, une nuit qu’il traversait le village d’Ansacq pour s’en retourner à Clermont, la ville voisine, il a entendu ce bruit formidable dans le ciel... mais c’était quinze ans plus tôt, en 1715, l’année de la mort de Louis XIV ! A l’époque, il n’avait rien dit de peur qu’on le prenne pour un «visionnaire», une sorte de sorcier voyant.

Quelle interprétation ?

Ce n'est pas évident de proposer une explication rationnelle à ce fait de nature merveilleuse. On sait que le concept d’hallucination collective est une vue de l’esprit et les témoins racontent tous peu ou prou la même chose. Il n’y a pas non plus de phénomène météorologique connu qui produise ce genre d’effets.

C’est d'ailleurs un phénomène assez unique en son genre. Uniquement sonore, puisqu’il n’a pas été accompagné de lumières, d'éléments matériels ou d’odeurs particulières. Une énorme illusion auditive, mais qui semble se déplacer alors que les témoins ne bougent pas… et dont les fréquences terrifient les animaux, au moins les chiens. Mais, une fois le phénomène disparu (d'ailleurs, il ne s'est jamais reproduit), les humains n’ont pas noté de séquelles, de troubles quelconques…

Le seul rapprochement que je pourrais faire, c’est avec l’illusion sonore des deux Anglaises en 1951 à Dieppe qui avaient entendu toute une nuit le vacarme du raid militaire meurtrier qui s’était déroulé... neuf ans plus tôt (voir mon livre "Affaires Etranges", chapitre 15).
Est-ce possible que par un mécanisme totalement inconnu, les habitants d’Ansacq aient pu entendre les sons soit d’un événement à distance, soit d’un lointain passé ? Pour ce que l’on en sait, il n’y avait aucun événement aussi bruyant avec autant de monde, en pleine nuit, à des lieues à la ronde? Aucun témoin n'a parlé non plus de vents qui auraient pu porter le son sur une longue distance....
Alors, les réminiscences d’un événement historique d'un lointain passé ? Une bataille antique ? Mais laquelle mêlerait des rires, des gémissements et de la musique ? Et aussi fort et aussi longtemps ?

Pour conclure, il faut souligner la démarche rigoureuse de Treuillot de Stoncourt, le curé, qui s’est bien assuré que la plupart des témoins n’entretenait pas de relations entre eux et qu’ils n’avaient pas fomenté une sorte de tromperie pour le ridiculiser, voire se ridiculiser eux-mêmes.
Et l'homme d'Eglise a pris soin, avant d’envoyer son texte au Mercure de France, de le soumettre à quelques connaissances éclairées et érudites de l’Académie des Sciences. C’est plutôt atypique à une période où l'on met encore les phénomènes inexpliqués sur le dos du Diable. Il invente même un néologisme pour désigner ce phénomène qu’il baptise « akousmène » (l’histoire n’a pas retenu ce terme, on pourrait le réhabiliter).
Selon lui, les akousmènes sont des phénomènes sonores qui ne peuvent être entendus que dans une zone limitée et que par quelques personnes seulement. En tout cas, comme nous, il n’a pas reçu d’explication satisfaisante sur la nature et la cause de ce phénomène merveilleux.

Sources :

  • Le Mercure de France, décembre 1730.
  • Revue Spiritualiste, 2ème livraison, 1862.
  • Guide de l'Ile de France Mystérieuse, Les Guides Noirs Tchou, 1968.

J'ai raconté cette histoire lors d'un live BTLV en avril 2020.

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